D'une rive l'autre

D'une rive l'autre

Dima Abdallah

Sabine Wespieser Éditeur - 2025

9782848055558

Gamins, ils étaient tous les trois inséparables, Layla, Elias et le narrateur de ce monologue, qui, à peine adolescent au début des années 1990, rêve du jour où il connaîtra assez de « jolis mots » pour convaincre Layla, dont il est fou amoureux, de quitter le quartier avec lui. Il étouffe dans l'appartement où il vit seul avec sa mère : sa boiterie, sa tristesse, il ne veut pas en connaître les raisons. Ses propres accès de violence, « sa mauvaise graine », comme il la nomme, il tente de les maîtriser en fumant des joints avec son copain Elias ou en se réfugiant dans les pages du dictionnaire. Pas question pour autant de sortir du lot à l'école, « il ne fait pas bon à se faire remarquer à traîner avec les fayots ». Comme tous les gosses du quartier, il guette pour les dealers, malgré le seul choix que lui laisse sa mère, « réussir sa vie ». Elle n'a que lui, lui cuisine des galettes à l'huile et au thym « comme au pays », alors qu'elle est bretonne. Tout est posé dès l'entrée de cette magnifique plongée dans la psyché de ce très jeune homme, qui sait bien d'où il vient, mais ne veut rien connaître de son géniteur, l'homme qui, treize ans après l'avoir quittée, fait encore pleurer sa mère. Les années passant, rien ne change, mais tout devient plus compliqué, plus douloureux aussi. Layla est surveillée de près par son frère, son éternel amoureux n'ose toujours pas lui adresser la parole, et Elias, une nuit où les deux compères écoutent de la musique, annonce qu'il arrête de fumer : il s'est converti. Le fantôme du père devient alors de plus en plus présent, au point qu'un soir, après qu'Elias lui a dit que leur musique était « haram », notre narrateur décide sur un coup de tête de partir à Beyrouth. Sur l'autre rive, il vit une intense parenthèse chez sa vieille logeuse, Mme Hind, avec qui il découvre que la ville et le pays sont eux aussi peuplés de fantômes. La lumière de la Méditerranée, il ne pourra plus s'en passer. Après son retour en France, il trouvera même le courage de prendre la route vers le Sud avec Layla et d'y vivre un temps son rêve avec elle. S'il nous dit combien il est difficile d'échapper à la malédiction des origines, le très beau nouveau roman de Dima Abdallah, sombre et lumineux à la fois, écrit avec une grâce particulière l'histoire simple d'une poignée de personnages en marge, jouets de leur destin, qui, chacun à sa façon, tente de trouver une issue.
Coup de cœur
Ça commence comme ça :
"2108
Un mot. Puis un autre. Une phrase. Un vers. Puis toute une strophe. J'ai ravitaillé le feu pour faire un peu de lumière dans la clairière. J'ai ramassé tout ce que je pouvais de petit bois bien sec pour avoir de grosses flammes. Ça crépite et ça siffle. Ça monte haut vers le ciel. Les mots s'enchaînent et se gravent sur le carnet sans me demander mon avis."

L'écriture de Dina Abdallah, qui nous avait séduits dans ses deux précédents romans, a encore gagné en force et en justesse dans celui-ci. S'attachant à la figure d'un jeune franco-libanais habitant une cité défavorisée de la banlieue parisienne, elle nous fait partager ses multiples questionnements: sur l'origine, l'appartenance, le besoin de reconnaissance, l'amour, l'amitié, ... Un personnage touchant dans toutes sa complexité, avec ses forces et ses failles, et son amour des mots.